Lynn, libre d’être belle et belle d’être libre

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mis à jour le 13 février 2018
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Lynn, libre d’être belle et belle d’être libre

Lynn est cadre supérieure à Genève pour un groupe bancaire suisse d’envergure internationale, elle est reconnue pour la qualité de son travail et son professionnalisme, pourtant ses collègues l’ont vu se métamorphoser en 2015.

En effet, elle a vécu un changement de vie radical puisqu’elle a attendu l’âge de 56 ans pour changer… de genre. Elle a passé toute sa vie dans un corps d’homme, mais après de longues années de souffrance, de doutes et d’incertitude, elle a franchi le cap pour devenir une femme à part entière.

Nous l’avons rencontrée à Paris lors d’une séance photo et son parcours est tellement exceptionnel que nous avons voulu l’interviewer pour qu’elle puisse nous raconter son changement de vie.

Bonjour Lynn, pouvez-vous vous présenter 

Je suis née le 14 juillet 1959 à Lausanne en Suisse, ville où j’ai passé le plus clair de mon enfance avec ma mère, ma sœur et mon beau-père, à l’époque alcoolique. J’ai eu une enfance de petit garçon sage, tranquille, doux et rêveur dans un milieu parfois houleux. Adolescent, je ne posais pas de problèmes à mes parents, à part que je faisais le strict minimum pour réussir l’école, perdu que j’étais dans mes pensées et mes rêves.

Lynn, je suppose que le chemin a été long pour prendre une telle décision, pourquoi avoir attendu si tard ? 

J’ai manifesté très tôt que j’étais une petite fille. À l’âge de 4 ans, j’ai fait un scandale dans un grand magasin parce que ma mère ne voulait pas m’acheter une robe. Je jouais essentiellement avec les poupées de ma sœur en compagnie de filles. À l’époque les questions d’identité de genre ne se posaient pas, je me suis donc fait punir et ma mère m’a expliqué que les petits garçons ne portaient pas de robe et ne jouaient pas à la poupée. La mue de ma voix et l’apparition de la pilosité ont été également traumatisantes pour moi. Mais là encore, on m’a expliqué que c’était normal pour un adolescent de ne pas aimer son nouveau corps. J’ai ainsi traversé la plus grande partie de ma vie en essayant de toutes mes forces de me conformer à la « normalité » en étant un bon fils, un bon cadre, un bon mari, même si intérieurement je m’appelais Gwendolyne et que je pensais souvent au féminin.

En 1994, après une émission de Bernard Pivot sur Antenne2, j’ai consulté une psychiatre à Genève qui m’a balancé que n’étant pas homosexuel, je n’étais pas transsexuel. Notez qu’aujourd’hui on ne dit plus transsexuel, mais transgenre par respect, cette terminologie ne réduisant pas les personnes à leurs attributs biologiques. Après cette consultation, j’ai repris ma vie d’homme triste pendant près de 20 ans convaincu que mes moments de vie volés en femme n’étaient que fantasmes et perversion. Le maître mot de ma vie d’homme a été : culpabilité. Parce que je me sentais coupable de ressentir ce que je ressentais, à savoir que j’avais profondément envie d’être une femme.

Mais en 2013, une psychologue que j’avais consultée pour d’autres raisons m’a indiqué que j’avais un cerveau droit hypertrophié, caractéristique féminine, et qu’elle le dirait même à une femme cisgenre (ou femme biologique). Je lui ai alors parlé de mon ressenti intime et elle m’a conseillé de consulter un psychiatre spécialisé, ce que j’ai fait au mois de mai 2014. À partir de là a commencé mon « voyage » comme l’on dit souvent de la transition.

Comment vos proches ont-ils réagi quand vous leur avez annoncé votre intention de changer de genre ?

Je n’ai pas pu en parler à ma mère, décédée 3 jours avant mon premier rendez-vous chez la psychologue. Je pense que par amour elle aurait accepté ma décision, mais qu’elle aurait eu peur pour moi. Et aujourd’hui, j’aurais vraiment besoin de l’entendre me dire : « Je suis fière de toi, ma fille ».

Mon père, âgé à l’époque de 86 ans, n’a pas tout de suite compris. J’ai dû lui montrer des photos de moi en femme pour qu’il réalise vraiment. Le lendemain, il m’a écrit une magnifique lettre commençant par : « Ma chère nouvelle fille… ». Dès ce jour, il ne s’est jamais trompé, ni sur mon genre ni sur mon prénom.

J’ai informé ma sœur sur la tombe de notre mère au printemps 2015. Elle m’a avoué qu’elle sentait bien que son frère était malheureux depuis toujours, et que si ma décision me permettait d’être enfin heureuse, alors elle l’était pour moi. Depuis, elle me dit « petite sœur » car elle est mon aînée et me respecte complètement.

Mon ex-femme qui connaissait mon penchant féminin mais le considérait comme un fantasme, et dont j’avais divorcé 5 ans auparavant pour d’autres motifs, l’a parfaitement accepté. Nous nous considérons dorénavant comme deux sœurs très proches, d’autant qu’elle a gardé mon nom de famille.

La plupart de mes amis l’ont très bien pris et continuent à me voir régulièrement. Quelques-uns m’ont vue une ou deux fois après ma transition, puis ont disparu de mon univers en ne répondant plus à mes appels, mais seule ma binôme de plongée ne l’a pas accepté d’entrée et m’a dit que je ne serai toujours « qu’un travelo de la cage aux folles ».

Pouvez-nous nous expliquer le phénomène de la transidentité ? 

La transidentité se manifeste par le fait qu’intimement, profondément et de façon permanente, on ressent être d’un genre différent de celui qui nous a été attribué à la naissance par nos caractéristiques physiologiques. Ce ressenti est si fort que nous sommes prêts à affronter la société et ses préjugés pour être reconnus tels que nous sommes. Et souvent, nous sommes prêts aussi à souffrir physiquement pour corriger ce que nous vivons comme une erreur de la nature. Aujourd’hui, il n’y a pas d’explication scientifique à ce phénomène, ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe pas.

Les troubles de l’identité de genre se manifestent souvent dès l’enfance ou l’adolescence, mais parfois la crainte ou la pression du milieu familial sont telles que la personne concernée cache son mal-être au fond d’elle-même et n’accepte son genre réel que plus tard. On peut très difficilement combattre cette douleur, raison pour laquelle le taux de suicide est beaucoup plus élevé chez les personnes trans* que dans la population en général. Malheureusement dans les pays qui se basent sur les publications de l’American Psychiatric Association, dont la Suisse et la France, ce mal-être profond  – appelé dysphorie de genre – est classé dans les maladies mentales, comme l’était l’homosexualité jusqu’au début des années quatre-vingt.

C’est un combat des personnes trans et des associations qui les représentent que de faire déclassifier la dysphorie des troubles mentaux.

J’aimerais encore ajouter, si vous le permettez, que le public confond souvent orientation sexuelle et transidentité alors que ce sont des notions très différentes. La transidentité répond à la question de qui je suis, alors que l’orientation sexuelle répond à celle d’avec qui je couche. Je me rends compte aujourd’hui que de parler systématiquement de problématique LGBT est une erreur, les principales questions  étant très différentes.

C’est admirable d’avoir conservé votre emploi, de nombreuses personnes auraient changé de société, voir de ville, cela n’a pas été trop dur de vous présenter en femme devant vos collègues du jour au lendemain, quels ont été leurs réactions ? 

J’ai eu la chance d’avoir un employeur qui a fait passer mes compétences avant mon apparence physique ou le qu’en-dira-t-on. Comme j’ai passablement de contacts professionnels avec l’extérieur, il a néanmoins exigé que je ne vienne travailler dans mon genre ressenti qu’après avoir obtenu mon changement d’état civil et de prénom. Cela m’a valu une année 2015 assez compliquée car je devais vivre en femme pour démontrer d’une expérience de vie en tant que telle, mais je devais travailler en costume-cravate. En plus, la Cour de justice du canton de Genève avait encore débouté en 2014 en appel une femme trans*, pourtant parfaitement intégrée depuis plusieurs années, à raison qu’elle était encore capable de se reproduire en tant qu’homme si elle arrêtait son traitement hormonal. Grâce à un dossier bien préparé, j’ai été la première femme trans* reconnue sans être opérée à Genève. Depuis, d’autres ont suivi et je suis fière d’avoir ouvert la voie.

Quant à mes collègues, ils ont été extraordinaires. J’ai quitté la banque le 30 octobre 2015 en homme et suis revenue en femme le 9 novembre accueillie par un petit déjeuner convivial, un bouquet de fleurs et un magnifique vernis à ongles orange. Une collègue m’avait même donné rendez-vous dans un petit café à deux pas de la banque pour ne pas me laisser arriver seule.

Je sais que des personnes trans* déménagent et se cachent. Personnellement, à l’ère des réseaux sociaux et d’internet, je pense qu’il aurait été illusoire de croire possible de rester anonyme. J’enseigne à l’Université de Genève, je suis inscrite au registre du commerce comme signataire de la banque qui m’emploie, j’ai beaucoup d’amis que j’apprécie et auxquels je ne veux pas renoncer, raisons pour lesquelles j’ai décidé très tôt que je ne vivrai pas cachée.

En plus, la richesse des personnes trans* vient également de leurs parcours et des souffrances qu’elles ont endurées, alors pourquoi devoir se cacher ?. Sans le crier sur les toits, nous sommes qui nous sommes, nous avons un passé différent sur lequel nous voulons construire notre avenir.

Comment avez-vous vécu votre « voyage » comme vous dites ?

Le voyage de Lynn

Le voyage d’une personne trans* est long et douloureux, il ne faut pas le cacher. Ma première séance d’épilation du visage au laser fut très pénible. Venant directement du travail, je n’avais pas mis de crème anesthésiante comme me l’avait prescrit le dermatologue, et j’ai eu l’impression qu’on mettait le feu à mon visage à chaque flash du laser. En sortant, il avait neigé. J’ai fait un petit tas de neige et j’y ai plongé ma tête une bonne dizaine de minutes pour atténuer la douleur. Les nombreuses séances d’épilation électrique pour éliminer les poils blancs sous le nez furent également très pénibles. Mais le plus difficile a été d’accepter de ne pas faire mon opération de réassignation le 14 juillet 2016 – jour de mon anniversaire – comme je le voulais en raison d’un cancer qui a nécessité trois opérations cette année-là. En plus, certaines chirurgies participant à la réassignation de genre sont douloureuses et leurs conséquences nécessitent des soins pendant des mois.

Malgré tout, rien n’aurait pu me faire renoncer tant ce parcours a été libérateur.

Je dois compléter en disant qu’aujourd’hui je pense que mon « voyage » ne sera jamais vraiment terminé car chaque jour je découvre des traits de ma personnalité de femme qui étaient enfouis au fond de mon moi. Et je travaille dur à atténuer les « faux plis » générés par 56 ans de vie masculine.

Vous n’avez donc aucun regret, pourtant vous avez renoncé à l’avantage d’être un homme dans une société encore très machiste ?

Cette question est très pertinente et mes amies femmes m’ont souvent demandé pourquoi vouloir devenir une femme alors que j’avais tous les avantages d’être un homme.

Je réalise effectivement à quel point les femmes sont encore peu considérées par certains types d’hommes et à quel point leur vie, notre vie, est en général plus compliquée que celle des hommes. Mais je ne regrette pas mon choix d’affirmer qui je suis. Et sans doute que je vais lutter pour la cause des femmes dans les années qui viennent. Je crois que je pourrais apporter quelque chose de spécifique lié à mon voyage.

Si j’ai un regret, c’est celui de n’avoir jamais été une femme de 25 ans. J’ai l’impression que mon « frère jumeau » – terme que j’utilise pour le moi d’avant – m’a volé une partie de ma vie et je travaille à lui pardonner car il a aussi contribué à faire qui je suis aujourd’hui.

Vous avez décidé de sortir de l’anonymat pour aider les autres, que voulez-vous leur apporter à travers votre discours. 

Durant mon « voyage », j’ai réalisé que de nombreuses personnes trans* étaient fragilisées, quand elles n’étaient pas clairement discriminées. Cela vient principalement de l’ignorance des proches, des employeurs et du public en général. Cette ignorance est souvent source de peur et de rejet quand elle ne conduit pas à une vision pleine de clichés. Je veux montrer par mon parcours que les personnes trans* sont des personnes comme les autres qui ne méritent pas tous les préjugés auxquelles elles doivent faire face au cours de leur difficile chemin vers la lumière.

Finalement, la transidentité nous amène à réfléchir à ce qui nous définit et ce qui nous fait apprécier une personne. Pour moi, ce n’est certainement pas le genre qui prime, mais bien la personnalité et le caractère. Celles et ceux que vous aimez comptent-ils à vos yeux à cause de leur genre ou grâce à leurs qualités personnelles ?

Don Miguel Ruiz a écrit dans les 4 accords toltèques que « La véritable liberté est d’être libre d’être qui nous sommes vraiment ». Qu’y a-t-il de plus gratifiant que d’aider des hommes et des femmes à se sentir un peu plus libres ?

C’est donc l’unique but de votre projet de mannequinat senior ?

Je mentirais si je disais que c’est l’unique but. C’est un des objectifs.

Mais, la réussite en cours de ce projet satisfait également des besoins plus personnels, à savoir ceux d’être vraiment reconnue comme femme à part entière.

Ce projet est d’ailleurs né de trois anecdotes qui se sont succédé entre juin et septembre 2017. Au mois de juin, une inconnue m’a abordée près de la gare à Genève et m’a dit qu’elle me trouvait belle et que j’avais de la classe. J’en ai souri et l’ai remerciée. Quelques semaines plus tard, juste devant la banque, le même scénario s’est reproduit. Comme j’arrivais au travail, j’ai raconté ces deux incidents à mes collègues, et deux d’entre elles m’ont dit qu’elles partageaient ces opinions et qu’à leur avis je devrais faire mannequin senior pour soutenir cette cause qui me tient tant à cœur.

Je commençais à y réfléchir quand, à la gare de Zürich le 13 septembre, un homme m’a demandé si j’étais actrice de cinéma. Je lui ai répondu par la négative en riant et lui ai demandé pourquoi il m’avait posé la question. « Parce que vous avez la classe pour » m’a-t-il répondu. Malheureusement je n’étais pas seule et la personne avec qui j’étais est arrivée, ce qui a interrompu la conversation.

Depuis j’ai mis un book en ligne (www.lynn-model.com) et j’ai signé un premier contrat avec une agence de mannequins en Suisse romande et cherche à le faire avec une agence à Paris. Mes éventuels gains serviront à soutenir la cause des personnes trans* moins chanceuses que moi, ce qui me procurera beaucoup de satisfaction.

Et comment vous sentez-vous aujourd’hui, êtes-vous heureuse dans votre nouvelle vie ?

Lynn aujourd'hui

Je me sens enfin moi-même ou proche de l’être car, ainsi que je l’ai déjà dit, je me découvre encore chaque jour. Mon « frère jumeau » n’aurait par exemple jamais osé poser devant un objectif, alors que cela me procure énormément de plaisir, voire me fait rire.

Mes proches me trouvent plus joyeuse, plus souriante, tout en étant toujours aussi rigoureuse et exigeante. Quand je quitte mon domicile aujourd’hui, je me regarde dans le miroir de l’entrée, vérifie mon maquillage et son harmonie avec mes habits, je me souris et me dis : « Bonne journée, Lynn, tu es belle pour tes presque 60 ans. ».

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