
Sophie a quarante-cinq ans et deux filles. En cette semaine de rentrée, alors que tout devrait pouvoir s’arrêter une fois la lumière éteinte, sa tête continue, les listes, l’argent, la peur, et le téléphone qu’elle ouvre pour se distraire l’éloigne encore un peu plus du sommeil.
En ce moment Sophie a du mal à s’endormir, surtout pendant ces journées de rentrée où l’on croit avoir fini et où il reste toujours quelque chose.
Le soir, la maison finit par se taire, les cartables sont près de la porte, les trousses refaites, les emplois du temps collés sur le frigo, et pourtant rien en elle ne s’arrête. Elle a quarante-cinq ans, deux filles, un travail, un foyer dont elle tient le fil, les fournitures, la cantine, les rendez-vous, la lessive, le budget des courses, les mails à l’école, et si son compagnon aide vraiment, c’est elle qui porte la charge mentale, celle qu’on n’affiche nulle part et qui tourne quand même, lui exécute, elle anticipe.
La semaine de rentrée a tout accéléré, une autorisation à signer, un pull trop petit, l’application de l’école qui envoie une notification à vingt-et-une heures quarante-sept, chaque chose cochée en faisant apparaître deux autres, si bien qu’à l’heure où le corps demande à s’allonger, l’esprit recommence la journée par le détail.
Ce n’est pas seulement l’intendance. C’est aussi l’argent, le coût de la vie qu’elle sent avancer plus vite qu’eux, un train de vie qui se resserre sans qu’on ait vraiment décidé de le resserrer, des impôts qui montent, et ces calculs involontaires qui reviennent dès que le silence se fait, le plein, les courses, les activités, ce qu’il faudra refuser cette année, une peur qui n’a rien d’abstrait puisqu’elle a un prix.
Et puis il y a le dehors, une société qu’elle trouve plus rude, plus violente, et cette crainte précise, tenace, pour ses filles, leur trajet, leur téléphone, ce qu’elles voient, ce qui peut leur arriver, une crainte qu’on ne pose pas avec les clés dans le vide-poches.
Alors, une fois couchée, elle prend le téléphone, juste pour se divertir, juste pour couper le film, un Reel, un message, un fil, le pouce qui avance comme s’il allait trouver une issue. C’est une mauvaise idée. L’écran rallume ce qui devrait s’éteindre, la lumière, les images, les dix minutes qui deviennent quarante, et le lit n’est plus un lit, plutôt une salle d’attente trop claire où l’on attend un sommeil qui ne vient pas.
Pire encore, les réseaux ne la distraient pas. Ils lui renvoient ce qu’elle fuyait, une actualité brutale, un fait divers, un débat qui monte, le visage d’une copine qui a l’air de tout gérer, rien qui invite à l’optimisme, rien qui fasse place. Quand elle pose enfin le téléphone, il est minuit passé, le cœur un peu plus vite, les images encore là, et cette phrase qui n’a pas besoin d’être dite à voix haute, je voulais me vider la tête, je l’ai remplie d’écrans et de mauvaises nouvelles.
Le lendemain elle est là, mais en retrait, un café de trop, une irritation trop vive, elle fonctionne et n’est pas reposée. Sophie ne prétend pas avoir trouvé la solution. Elle a surtout reconnu le piège, la charge de la maison, l’angoisse de l’argent, la peur pour ses filles, et ce réflexe du soir qui promet une pause et livre l’inverse, parce que se coucher ne suffit pas tant que l’écran reste ouvert, que les listes peuvent attendre le matin, que les réseaux aussi, et que le sommeil, lui, n’attend pas.

