La charge mentale qui empêche de dormir : l’histoire de Sophie

La charge mentale qui empêche de dormir : l’histoire de SophieJe m’appelle Sophie, j’ai 45 ans, deux filles, un compagnon, un travail et, objectivement, une vie plutôt normale. Le soir, je suis fatiguée. Parfois même complètement crevée. Toute la journée, je pense au moment où je vais enfin pouvoir me coucher, fermer les yeux et ne plus avoir à penser à rien.

Et puis je me couche. Et là, c’est parti. Il faut que je pense à prendre rendez-vous chez le dentiste pour ma fille. Est-ce que j’ai signé le papier pour l’école ? Il n’y a presque plus de lessive, il faudra en acheter demain. Qu’est-ce qu’on mange mercredi soir ? Et le prélèvement de l’assurance, c’est cette semaine ou la semaine prochaine ? Il est 23 h 18 et mon cerveau vient manifestement de décider d’organiser une réunion.

Toute la maison dort, sauf ma tête

C’est sans doute ça le plus agaçant. La maison est enfin calme, les filles dorment et mon compagnon dort souvent depuis dix minutes avec une facilité qui me laisse admirative  et parfois légèrement jalouse. Moi, je regarde le plafond et je repasse ma journée, mais surtout celle du lendemain.

Ce n’est pas forcément que je fais tout à la maison. Mon compagnon participe. Le problème est ailleurs : j’ai souvent l’impression d’être celle qui doit penser à ce qu’il y a à faire. Il peut faire les courses, mais encore faut-il avoir remarqué qu’il n’y a plus de lait. Il peut emmener une des filles chez le médecin, mais quelqu’un doit avoir pensé à prendre le rendez-vous. Il peut lancer une lessive, mais il faut avoir remarqué que notre fille n’a plus de pantalon propre pour le lendemain.

C’est cette accumulation de petites choses qui ne semblent pas très importantes prises séparément, mais qui finissent par occuper une place considérable dans ma tête. Et le soir, lorsque tout devient silencieux, elles reviennent toutes en même temps.

Le pire moment, c’est quand je n’ai justement plus rien à faire

Dans la journée, je ne m’en rends pas forcément compte. Je travaille, je réponds à des mails, je conduis, je prépare le dîner, je discute avec les filles. Mon cerveau est occupé et je passe d’une chose à l’autre sans avoir vraiment le temps de m’arrêter.

Mais lorsque je me retrouve dans le noir et dans le silence, tout ce que j’ai repoussé revient. Parfois, ce sont des choses parfaitement ridicules. « Il faut racheter du dentifrice. » Et mon cerveau enchaîne : dentifrice, courses, budget, plein de la voiture, facture d’électricité… Tiens, d’ailleurs, elle a encore augmenté ? Et me voilà à 23 h 40 en train de refaire mentalement le budget familial alors que je voulais simplement dormir.

Il y a aussi des préoccupations plus profondes. Mes filles grandissent et je m’inquiète pour elles. Leurs sorties, les transports, ce qu’elles vivent à l’école, leurs fréquentations, ce qu’elles voient sur Internet. Je sais parfaitement que je ne vais résoudre aucun de ces problèmes à minuit dans mon lit. Mais essayez donc d’expliquer ça à mon cerveau.

Alors je fais exactement ce qu’il ne faudrait probablement pas faire

Je prends mon téléphone. Mon raisonnement est toujours le même : « Je regarde cinq minutes Instagram et après je dors. » Cinq minutes, évidemment.

Je regarde une vidéo, puis une deuxième. Une amie a publié des photos de ses vacances, alors je regarde. Une recette apparaît, puis une vidéo amusante, puis une autre. Pendant quelques minutes, ça fonctionne plutôt bien : je ne pense plus à la cantine, au dentiste, au travail ou au compte bancaire. J’ai même l’impression de m’accorder enfin un petit moment rien qu’à moi.

Sauf qu’ensuite arrivent les informations. Un accident, un fait divers sordide, une guerre, une polémique, une vidéo anxiogène. Puis quelqu’un qui explique que notre alimentation nous empoisonne, qu’une crise économique arrive ou que nos enfants passent beaucoup trop de temps devant les écrans. Ce qui est assez ironique puisque je suis justement en train de regarder cette vidéo sur un écran à minuit.

Je voulais simplement me détendre et me vider la tête. Je finis par m’inquiéter de choses auxquelles je ne pensais même pas une demi-heure auparavant.

Je voulais me vider la tête, je viens simplement de la remplir autrement

C’est probablement le piège dans lequel je tombe le plus souvent. Je prends mon téléphone pour échapper à mes pensées, mais je ne les calme pas vraiment : je les remplace. À la charge mentale de ma propre vie viennent s’ajouter les problèmes du monde entier. Et, visiblement, le monde a lui aussi beaucoup de choses à me raconter au moment où j’essaie de dormir.

Quand je repose finalement le téléphone, je regarde l’heure. 00 h 27. Là commence une nouvelle inquiétude : « Si je m’endors maintenant, il ne me reste que six heures et demie. » Ce qui, bien entendu, m’aide énormément à m’endormir.

Je ferme les yeux, j’essaie de ne plus penser à rien et, quelques minutes plus tard, une petite voix revient : « Il faudra vraiment penser à acheter du dentifrice. »

Le lendemain, je paie ma nuit

Le réveil sonne et j’ai l’impression de m’être couchée deux heures plus tôt. Je me lève quand même. Je prépare le café, je réveille les filles, je cherche une chaussette disparue, je demande trois fois si tout le monde a ses affaires et la journée recommence exactement là où la précédente s’était arrêtée.

Je fonctionne normalement, mais je suis plus irritable et moins patiente. Je bois un café supplémentaire dans l’après-midi et, surtout, je me fais une promesse : « Ce soir, je me couche tôt et je ne touche pas à mon téléphone. » Une résolution absolument ferme et définitive qui tient parfois jusqu’à 23 h 12, lorsque je me retrouve de nouveau sur Instagram.

C’est un cercle assez absurde : je suis fatiguée parce que je dors mal, j’attends toute la journée le moment où je vais pouvoir me coucher et, lorsque ce moment arrive enfin, je fais tout sauf dormir.

J’ai fini par comprendre que mon problème commençait avant d’aller au lit

Pendant longtemps, je pensais avoir simplement un problème de sommeil. Aujourd’hui, je crois plutôt que j’ai un problème pour arrêter ma journée. Se coucher n’est pas forcément arrêter. Mon corps est sous la couette, mais ma tête est encore dans la cuisine, au travail, dans le cartable de mes filles, sur mon compte bancaire ou dans la liste des choses à faire demain.

Et le téléphone me donne l’illusion d’une transition. Ces quelques minutes sur les réseaux sociaux ressemblent à une parenthèse entre ma journée et ma nuit, un moment où personne ne me demande rien. Après une journée passée à penser aux autres et aux choses à faire, ces vingt minutes ressemblent presque à un petit espace de liberté.

Je crois que c’est aussi pour cela qu’il est si difficile de poser le téléphone. Le problème, c’est que ce petit moment de liberté se transforme facilement en trente ou quarante minutes d’écran et qu’au lieu de calmer mon cerveau, je lui fournis encore de nouvelles informations à traiter.

J’essaie maintenant de laisser certaines choses pour demain

Je n’ai pas découvert de méthode miracle. Je ne médite pas quarante-cinq minutes face à une bougie et je n’ai pas transformé ma chambre en sanctuaire du sommeil. J’essaie simplement de changer quelques habitudes et, surtout, d’accepter que tout ne doit pas forcément être réglé aujourd’hui.

Quand quelque chose me revient le soir, je le note. Une phrase suffit : dentiste, lessive, appeler maman, facture. C’est écrit quelque part, donc je peux arrêter d’essayer de m’en souvenir. Ça paraît tout bête, mais cela m’aide à donner à mon cerveau l’autorisation de passer à autre chose.

Et surtout, j’essaie de laisser mon téléphone en dehors du lit. Je n’y arrive pas tous les soirs, loin de là, mais j’ai compris quelque chose d’important : à 23 h 30, je n’ai pas besoin de savoir ce qui s’est passé dans le monde pendant les vingt dernières minutes. Les mauvaises nouvelles seront encore là demain matin. Instagram aussi. Et les chaussettes sales également.

Alors certains soirs, j’éteins tout simplement. La maison est silencieuse et, pendant quelques minutes, mon cerveau essaie encore de négocier avec moi : « Tu es sûre que tu n’oublies rien ? »

Probablement.

Mais ça attendra demain.

Et, curieusement, depuis que j’accepte cette idée, je dors un peu mieux.