Le budget courses qui ne passe plus

Le budget courses qui ne passe plus

Malgré une inflation officiellement présentée comme maîtrisée, Céline, 41 ans, mère de famille et coiffeuse, continue de retirer des produits du caddie. Vacances, essence, salon : le train de vie recule pendant que l’État, lui, ne cesse de grossir.

Le dimanche soir, dans la cuisine, Céline et son mari déplient le ticket de caisse comme on ouvre un bilan. Pas pour le plaisir. Pour décider ce qui sortira du panier la semaine suivante.

On fait les comptes à voix haute. Les yaourts des enfants, le fromage un peu meilleur, le paquet de biscuits… Chaque semaine, il y a quelque chose à enlever. L’inflation est maîtrisée, paraît-il. Chez nous, le ticket continue d’augmenter.

Céline a 41 ans. Deux enfants, un mari salarié, un salon de coiffure qu’elle tient seule. Elle n’est pas dans la misère. Elle travaille. Elle paie ses charges. Et pourtant, le sentiment est le même depuis plusieurs années : on rogne, on décale, on se prive des petits extras qui rendaient le quotidien plus léger.

Le caddie qui rétrécit

Difficile de faire les courses avec un petit budget

Les chiffres officiels disent autour de 2 % d’inflation. Sur l’alimentation, même moins. Céline n’en discute pas. Elle constate autre chose : le même panier, ou presque, coûte plus cher qu’il y a un an, et surtout beaucoup plus cher qu’il y a trois ou quatre ans. Les promotions masquent une partie de la hausse. Les formats rétrécissent. Les fruits et légumes d’été ont encore flambé après la canicule.

Alors le couple a instauré un rituel. Avant d’aller au supermarché, ils listent. Après, ils retranchent. Plus de marque sur certains produits. Moins de viande. Fini le petit plaisir du vendredi soir, sauf anniversaire. Les enfants comprennent, sans tout comprendre.
Ce n’est pas qu’on mange mal. C’est qu’on n’a plus de marge. Le budget courses n’est plus un budget : c’est une ligne qu’on essaie de ne pas faire exploser.

Les vacances sans restaurant, le plein qui fait mal

Pique-niques sur la plage

Cet été, ils sont partis. Pas question d’annuler les vacances : les enfants n’ont qu’un mois d’été, dit-elle. Mais le budget restaurant a disparu. Remplacé par des pique-niques sur la plage. Pain, tomates, fromage, un thermos. C’était joli, même. Sauf que ce n’était pas un choix, c’était une contrainte.

Une partie de l’explication tient dans le réservoir. Le prix de l’essence est devenue complètement fou. Autour de 2 euros le litre, parfois davantage selon les stations. Aller à la mer, rentrer, faire les courses, emmener les enfants : chaque déplacement se calcule. Et ce n’est pas fini.

Une nouvelle fiscalité européenne sur les carburants fossiles se profile. Reportée à 2028, elle n’en reste pas moins inscrite. Les associations d’automobilistes parlent déjà de 10 à 15 centimes de plus par litre. En France, les taxes représentent déjà près de la moitié du prix à la pompe. Céline hausse les épaules.

On nous dit que c’est pour la planète. Très bien. Mais on ne nous dit jamais comment on est censés continuer à travailler, à emmener les enfants à l’école et à faire tourner un commerce quand le plein devient un luxe.

Le salon de coiffure qui se vide un peu, semaine après semaine

Le salon de coiffure

Céline est coiffeuse. Les clientes viennent encore. Mais elles espacent. Une coupe toutes les huit semaines au lieu de six. Une couleur qui attend. Les mèches reportées au printemps. Le chiffre d’affaires ne s’écroule pas d’un coup : il s’érode. Les charges, elles, ne s’érodent pas.
Loyer du local, produits, Urssaf, électricité, mutuelle. C’est pareil pour tout le monde autour de moi, dit-elle. La fleuriste, le boulanger, le garagiste. Les gens n’ont pas arrêté de vivre. Ils ont juste arrêté de se faire plaisir aussi souvent.

Elle a baissé certains tarifs pour ne pas perdre de clientes. Résultat : elle travaille autant, parfois plus, pour gagner un peu moins. Le soir, après le salon, elle retrouve le ticket de caisse.

Le train de vie baisse, celui de l’État gonfle

Le train de vie baisse, celui de l’État gonfle

Ce qui l’agace le plus n’est pas seulement le prix du lait ou du SP95. C’est le décalage. On parle d’inflation maîtrisée. On parle de pouvoir d’achat qui résiste dans les moyennes. Sur le terrain, le train de vie des Français baisse d’année en année. Moins de sorties. Moins de restaurants. Des vacances au rabais. Des rendez-vous qu’on décale. Des vêtements qu’on fait durer.

Pendant ce temps, l’État, lui, ne cesse de grossir. Plus de dépenses, plus de structures, plus de normes, plus de taxes. La conversation publique tourne toujours autour des recettes nouvelles. Rarement autour des économies. Comme si le seul levier possible était de demander encore un peu plus à ceux qui travaillent déjà à flux tendu.

On nous parle de solidarité avec l’Ukraine, de transition, d’Europe. Moi je parle de yaourts, d’essence et de clientes qui viennent moins souvent. Ce n’est pas glamour, c’est la vie.

Céline n’attend pas un miracle. Elle n’attend même plus qu’on lui explique que les indicateurs sont bons. Elle voudrait seulement que l’on cesse de faire comme si le ticket de caisse était un détail, et que l’on commence, un jour, à parler d’économies du côté de ceux qui les demandent toujours aux autres.

Témoignage recueilli par Seneoo. Le prénom a été modifié.