
Xavier a 54 ans, il est devant à la table de la cuisine, le dimanche soir. Devant lui, deux papiers, à gauche sa fiche de paie, à droite le relevé de la mutuelle et le petit récapitulatif de ce que la Sécu va réellement lui rendre.
Il n’a rien d’un militant, il n’est pas sur les plateaux, il n’écrit pas aux députés, il bosse, comme depuis plus de trente ans.
Chaque mois, la même chose, une ligne, puis une autre, puis encore une, cotisations maladie, CSG, CRDS, retraite, tout part avant même qu’il touche le net. Il a toujours accepté, c’était le contrat, on paie, et le jour où on a mal aux dents, où il faut des lunettes, où le dos lâche, le système est là.
Ce soir, il n’y croit plus.
J’ai l’impression que c’est du vol, pas un vol avec une cagoule, un vol administratif, on te prend d’abord, ensuite on te dit que le service n’est plus possible.
Il n’invente pas. À partir de cet automne, et plus encore au 1er janvier 2027, les règles bougent, les soins dentaires courants ne seront plus remboursés qu’à 50 % au lieu de 60 %, lunettes, prothèses auditives, certains équipements médicaux, même logique. Les médicaments dits à service médical rendu faible ou modéré, ceux qu’on trouve dans toutes les armoires à pharmacie, Gaviscon, Bétadine, certains laxatifs, certains somnifères, voient leur prise en charge fondre, les franchises grimpent, le plafond annuel passe de 100 à 140 euros.
Ce n’est pas spectaculaire pris isolément, un euro par-ci, quinze points par-là, mais Xavier fait le calcul comme tout le monde, Sécu qui recule, mutuelle qui augmente, reste à charge qui s’installe, on cotise toujours, on est remboursé de moins en moins.
Sa femme lui a dit d’arrêter de ruminer, il n’y arrive pas, parce que le même week-end, à la radio, on explique que le budget de l’Aide médicale d’État, lui, n’est pas vraiment remis en cause. L’AME, c’est la prise en charge des soins des étrangers en situation irrégulière, sous plafond de ressources, environ 460 000 bénéficiaires, un coût réel qui approche désormais 1,4 à 1,5 milliard d’euros par an. En dix ans, la facture a grimpé de plus de 60 %, l’État sous-budgète souvent la ligne, et la différence devient une dette vis-à-vis de l’Assurance maladie. Pendant ce temps, le bénéficiaire de l’AME est pris en charge à 100 % dans la limite des tarifs de la Sécu, sans mutuelle à payer.
Xavier n’est pas sourd, il sait que 1,5 milliard, face aux 270 milliards de l’ONDAM, ce n’est pas tout le trou de la Sécu, ce n’est pas ça qui explique à lui seul le déficit de près de 20 milliards, il le sait, et ça ne change rien à ce qu’il ressent.
Le problème, ce n’est pas seulement le montant, c’est le sens, quand c’est moi, on parle de responsabiliser l’assuré, quand c’est l’AME, on n’y touche pas. Moi je paie tous les mois sur ma fiche, eux, ils n’ont pas cotisé, et c’est mon remboursement qu’on rabote.
Il travaille dans le privé, en Île-de-France, pas un salaire de ministre, un salaire de type qui a fait sa place, qui a élevé ses enfants, qui a toujours été à jour, trop pour les aides, juste assez pour tout financer, la classe moyenne que l’État connaît par cœur, celle qu’on prélève d’abord.
Il a récemment dû avancer pour son bilan de santé, rien de grave, juste les dents, sa mutuelle a suivi, un peu, la Sécu moins qu’avant. À la pharmacie, il a regardé la vignette d’un traitement qu’il prend de temps en temps, le taux a bougé, rien de ruinant, juste cette impression de se faire grignoter.
On commence à cotiser vraiment pour de moins en moins de service, c’est ça qui rend fou, ce n’est pas que le pays n’a plus d’argent, c’est qu’on choisit où on coupe, et on coupe toujours du même côté.

Autour de lui, les conversations se ressemblent, le collègue qui attend trois mois pour un spécialiste, la voisine dont la mutuelle a encore augmenté, le cousin qui renonce à changer ses lunettes cette année. Personne ne parle de modèle social dans ces discussions, on parle de fiche de paie, de reste à charge, de rendez-vous introuvables.
Xavier n’est pas contre soigner les gens, il le répète, il ne veut pas qu’on laisse quelqu’un mourir dans la rue. Ce qu’il ne digère plus, c’est l’inversion, ceux qui tiennent le système à bout de bras voient le panier de soins se rétrécir, ceux qui n’ont jamais versé une cotisation sur une fiche de paie française gardent un accès que l’État n’ose pas rouvrir, et on lui explique ensuite qu’il faut faire un effort.
Il referme les papiers, demain, il retourne au travail, la cotisation partira encore, automatiquement, sans qu’il ait à signer, comme un prélèvement qu’on n’a plus le droit de discuter.
Ce n’est plus de la solidarité, dit-il, c’est un hold-up en cravate, on te prend l’argent parce que tu travailles, ensuite on te dit que le service n’est plus tenable, et on trouve toujours de l’argent pour ce qu’on n’a pas le droit de toucher.
Il n’attend pas de révolution, juste que quelqu’un, un jour, arrête de lui expliquer que c’est normal, que ceux qui paient depuis trente ans aient encore le droit de se soigner sans avoir l’impression d’être les dindons de la farce.
En attendant, Xavier fera comme toute sa génération, il paiera, il râlera dans la cuisine, et il ira travailler lundi, parce que c’est ce que font les gens comme lui, même quand ils ont le sentiment de se faire braquer.

