Refuser de garder ses petits-enfants : le jour où j’ai dit non

Allez chercher ses enfants chez MamieJe m’appelle Hélène, j’ai 68 ans et ma fille et son compagnon habitent à Guingamp. Moi, je vis à une demi-heure de là, dans une maison basse entre Perros-Guirec et Ploumanac’h, avec le sentier des douaniers au bout du jardin quand la marée est basse. J’ai deux petits-enfants : Louise, 6 ans, et Tom, 3 ans. Je les aime d’une façon que je n’aurais pas su décrire avant de les tenir dans mes bras. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

Pendant trois ans, j’ai dit oui. Oui le mercredi. Oui quand la réunion à Guingamp débordait. Oui la semaine de la Toussaint, puis celle de février, puis juste les quinze premiers jours de juillet, maman, après on se débrouille . Mon mari et moi avions pris notre retraite à quelques mois d’intervalle. Nous avions des projets modestes : un atelier d’aquarelle à Paimpol, des randos jusqu’au phare de Mean Ruz, un voyage au Portugal reporté depuis 2019. Rien d’extravagant. Juste une vie qui nous appartenait enfin.

Le glissement a été silencieux. Au début, je proposais, ensuite, on ne me proposait plus : on m’informait.  On te les dépose à 8 h en passant, on les reprend vers 19 h. Et puis c’est devenu 19 h 40, puis 20 h 15, avec un texto d’excuse écrit sur le parking de la gare de Guingamp. Je préparais le goûter, le dîner, le bain. Je rangeais les jouets que Louise sortait par brassées et abandonnait au bout de quatre minutes. Tom pleurait dès que je posais le téléphone, parce qu’à la maison l’écran sert de pause. Je n’avais pas le droit de m’en servir. Je comprends la règle. Je la trouve même saine. Mais personne ne m’avait demandé si j’avais l’énergie de la tenir seule, six heures d’affilée, avec un genou qui gonfle dès que je m’accroupis sur les rochers.

Jouer avec ses petits enfants sur la plage

Le déclic a eu lieu un mardi soir de mars. Ma fille m’appelle : Demain, tu peux ? La nounou est malade.  J’avais mon cours d’aquarelle à Paimpol, le seul de la semaine, payé, avec trois amies qui comptent sur moi pour le covoiturage. J’ai dit :  Non, demain je ne peux pas.  Silence. Puis :  Mais maman, c’est tes petits-enfants.  J’ai répondu une phrase que j’avais tournée dans ma tête depuis des mois.  Je suis leur grand-mère, je ne suis pas leur solution de garde.

Elle a mal pris. Très mal. Pendant dix jours, les messages sont devenus secs. J’ai culpabilisé, bien sûr. On nous a élevées avec l’idée que la disponibilité est une preuve d’amour, et que poser une limite est une forme d’égoïsme. Mais est-ce que les grands-parents qui refusent seraient  juste égoïstes . Je l’ai lue. Je ne me suis pas reconnue.

Nous en avons reparlé un dimanche, à table, sans les enfants. Ils étaient montés de Guingamp. J’ai dit les choses simplement. Je veux les voir. Je ne veux plus que ce soit systématique, ni décidé la veille. Un week-end par mois, choisi ensemble. Une semaine en été, pas trois. Les mercredis, seulement si je propose. Et quand je garde, on respecte l’heure : la route n’est pas longue, une demi-heure, ce n’est pas une raison pour arriver à la nuit. Ma fille a d’abord parlé d’argent, de crèche, de son conjoint qui part tôt. Je ne nie rien de cela. La garde coûte cher, les vacances scolaires sont longues, et beaucoup de parents sont coincés. Ce n’est pas à moi de réparer toute l’organisation du pays.

Ce n’est pas non plus à moi de faire semblant que j’ai encore 40 ans.
Six mois plus tard, le lien est meilleur. Louise me réclame pour  le week-end de mamie , celui où l’on fait des crêpes et où l’on marche jusqu’au phare, pas celui où je surveille un écran éteint en comptant les minutes. Tom s’endort plus facilement, parce que je ne suis plus épuisée au point de m’énerver pour un verre renversé. Mon mari a repris le Portugal. Nous en sommes revenus avec des photos, et Louise a voulu tout savoir.

Je ne juge pas celles et ceux qui gardent chaque semaine avec bonheur. Certaines de mes amies ne vivent que pour ces journées-là, et c’est une belle vie. Je ne juge pas non plus les parents qui n’ont personne d’autre. Je dis seulement ceci, pour celles qui n’osent pas : aimer ses petits-enfants, ce n’est pas accepter chaque demande. C’est rester assez en forme, et assez joyeuse, pour qu’ils aient encore envie de venir quand ils auront 15 ans.