
À cinquante-cinq ans, Catherine s’est lancé un défi. Le genre d’idée qui vous traverse l’esprit un mardi matin et que vous regrettez amèrement au moment de passer à l’acte. Elle a décidé de poser nue dans un cours de dessin. (Oui, nue. À poil. Sans même une petite culotte en coton pour sauver les apparences).
Entendons-nous bien : Catherine a toujours voué une passion absolue à l’art. Les fresques de Michel-Ange, les Vénus un brin potelées de Botticelli ou les cous interminables de Modigliani, ça la fascinait.
Elle a commencé par envoyer un mail à une école de dessin, avec un portrait d’elle (habillée, on se calme) et un petit laïus sur ses motivations. Quelques jours plus tard, un professeur l’a appelée. Le type voulait débriefer avec elle, et lui a annoncé d’emblée qu’il y avait une sacrée demande pour poser. (Ce qui l’a laissée sur le cul, persuadée qu’elle était la seule hurluberlue à avoir eu cette idée saugrenue de se déshabiller devant des inconnus).
Elle a poireauté deux mois. Deux mois à se demander quelle mouche l’avait piquée, avant qu’on la prévienne enfin : c’était bon pour le mardi suivant, à 18 heures tapantes, à l’école.
Autant vous dire qu’elle n’en menait pas large. C’était la toute première fois qu’elle tombait la chemise, et l’appréhension lui tordait littéralement les tripes. Surtout qu’à son âge la gravité ayant sournoisement fait son œuvre elle n’affichait plus vraiment les formes insolentes d’une gamine de 18 piges. Elle avait une trouille bleue d’être jugée parce qu’elle n’avait pas un corps parfait. Loin, très loin de là. (Call me the Queen de l’auto-flagellation).

Mais (parce qu’il y a un « mais » salvateur), la séance s’est déroulée dans le plus grand des respects. Une ambiance quasi religieuse. Les élèves, le crayon à la main, n’en avaient absolument rien à carrer de ses petits défauts ; ils étaient concentrés à mort, pendus aux conseils de leur professeur. À la fin du cours, certains sont même venus lui montrer ce qu’ils avaient dessiné. Et contre toute attente, le résultat lui a plu. Par contre, il faut rester immobile assez longtemps et certaines poses sont assez inconfortables, surtout pour moi qui à la bougeotte.
Forte de cette petite victoire, Catherine a eu envie de pousser le vice un peu plus loin. Elle a voulu voir ce que ce corps vieillissant pouvait donner, non plus sous le fusain brut d’étudiants, mais à travers l’objectif d’un vrai professionnel. (Parce que oui, spoiler alert, on peut poser nu après 50 ans sans que l’univers ne s’effondre et sans que la pellicule ne prenne feu). Elle a donc pris rendez-vous dans un vrai studio de photographie en plein cœur de Paris.
Le jour J, en poussant la lourde porte du studio, elle avait le palpitant à deux cents à l’heure et les mains moites. Elle s’attendait à moitié à trouver un type distant, ou pire, à se sentir vaguement minable, pataude sous les projecteurs. Elle est tombée sur tout l’inverse.
Elle a été accueillie par un vrai pro, un homme qui a immédiatement su désamorcer la bombe de son angoisse autour d’un bon café. Il ne l’a pas tout de suite poussée sous les flashs. Ils ont d’abord papoté. Il lui a expliqué sa démarche, sa façon de sculpter la lumière pour sublimer les peaux qui ont du vécu, loin des diktats des magazines pour minettes de vingt ans.
C’était un photographe spécialisé dans le nu artistique, qui sait exactement comment mettre en valeur les femmes qui ont passé le cap de la cinquantaine, avec tout ce que cela implique de bagages et de petits complexes. J’ai d’abords commencé par poser en lingerie.

Au moment de faire tomber le peignoir, Catherine a bien failli bredouiller une excuse et prendre ses jambes à son cou. Mais il a lancé une playlist douce, a réglé ses éclairages avec une précision d’orfèvre, et surtout, il l’a guidée avec une bienveillance absolue : Baissez un peu l’épaule gauche, relevez le menton, respirez, c’est parfait. Je croyais qu’il allait loucher sur mon corps, mais pas du tout, il était hyper concentré sur son travail.
La magie du studio a opéré. Pas de silences gênants, pas de regards pesants. Juste un œil expert et des jeux d’ombres savamment orchestrés pour caresser ses courbes et estomper ce qu’elle détestait chez elle. Au bout d’un quart d’heure, le miracle s’est produit :

Catherine ne pensait plus à sa cellulite ni à la loi de la gravité. Elle se sentait femme, pleinement, presque actrice de son propre corps. Baignée dans cette lumière flatteuse qui gommait la fatigue sans effacer son histoire, elle s’est surprise à jouer avec l’objectif. La séance s’est révélée, contre toute attente, extrêmement ludique, douce, et incroyablement libératrice.
Conclusion de l’histoire (parce qu’il en faut bien une) : tomber la chemise au milieu d’un cours de dessin blindé d’étudiants, c’est intimidant au possible. Une sacrée montée d’adrénaline.
Par contre, s’offrir une séance photo de nu en tête-à-tête, sous les projecteurs d’un vrai studio, c’est une toute autre dimension. Ce n’est pas seulement plus facile. C’est un plaisir dingue, pur et inattendu. Sous les flashs, il n’y a plus l’ombre d’un jugement, plus de regard lourd sur ces petits défauts qu’on passe notre temps à traquer dans le miroir de la salle de bain. À la place, il y a juste ce sentiment fou, presque oublié, de se sentir viscéralement belle. Belle, désirable, et totalement légitime.
C’est un sacré challenge à relever quand on a passé la cinquantaine, un vrai saut dans le vide qui vaut largement toutes les thérapies du monde. L’effet boost de moral est tellement intense, le soir j’était vraiment sereine et sur un petit nuage. D’ailleurs Catherine a déjà sa petite idée en tête pour la suite. Sa copine Sophie, qui passe sa vie à complexer sur ses hanches et à se planquer sous des pulls oversize ? Pour ses cinquante ans le mois prochain, Catherine sait exactement ce qu’elle va lui offrir : un bon pour une séance photo. Histoire de lui prouver, à elle aussi, que la beauté d’un corps n’est pas réservée qu’aux autres.

